HISTOIRE DE COEURS

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16H40. Nous poireautons dans cette salle d’attente depuis plus d’une demi-heure. Je tente de distraire ma fille pour oublier la boule qui me tient l’estomac. L’attente est interminable. Je laisse Monsieur K promener Jeanne dans les couloirs pour m’affaler sur un siège métallique inconfortable. Je réalise que trente ans auparavant, ma mère a du s’affaler sur le même siège métallique inconfortable, gérant tant bien que mal la boule qui lui tenait l’estomac. Le même hôpital, le même service, les mêmes salles d’examen, les mêmes médecins. La déco n’a pas changée et les J’aime Lire qui trainent sur la table basse sont peut-être bien de ma génération.

Dans ma famille, on a pour habitude de naître avec des coeurs bas de gamme, truffés d’imperfections. Il semblerait, oh joie, que j’aie fait ce cadeau à ma fille. Entre nous, je pense qu’elle aurait préféré un scooter ou un poney. Au cours de ma grossesse, les médecins ont repéré une malformation sur le coeur de ma fille. La même que maman. Brave petite. Je sais donc ce qui nous attend. Une visite en cardiologie tous les six mois, au mieux une fois par an, jusqu’à 18 ou 20 ans, le meilleur moment pour opérer. Echographie, test d’effort, électrocardiogramme, cathétérisme. Pas de sport. La petite fille fragile au yeux de tous, celle qui peut pas courir, celle qui est dispensée de cross au collège et qui évite les randonnées en montagne avec les amis, parce qu’elle pourra pas suivre, c’est sûr.

J’ai trainé ce boulet pendant 18 ans. Une opération à coeur ouvert plus tard et je redevenais une fille normale. Une épreuve angoissante et douloureuse que je ne souhaite à personne et surtout pas à ma fille. Culpabilisons donc un peu, ça le vaut bien!

Ce qui est marrant avec notre coeur, qui n’est d’ailleurs qu’un ridicule muscle, c’est qu’il peut terminer de se former au cours des deux premières années de la vie d’un individu. Un coeur malformé est donc parfois un coeur inachevé. C’est ce que nous allons tenter de vérifier aujourd’hui. Je dis tenter car une fois dans la salle d’examen, notre monstre est bien décidé à ne pas se laisser faire. Elle arrache systématiquement les électrodes, essaie de rouler sur le ventre, frappe des pieds et des poings sur la table d’examen, tout ça en hurlant à nous en perforer les tympans, évidemment.

Pour moi tout est est déjà joué. C’est inévitable. Je maintiens les jambes de ma fille en imaginant le prochain rendez-vous, dans six mois. J’imagine  tous les prochains rendez-vous et tous les petits rituels qui se grefferont autour. L’inévitable chocolat chaud du Relais H de l’hôpital entre le test d’effort et le doppler, le repas de midi dans la cafétéria du centre commercial voisin et puis les petits cadeaux de papa et maman pour avoir supporté tout ça sans (trop) rechigner.

Les bulles de savon de l’infirmière qui tente de calmer ma fille me tirent de mes pensées. La boule qui me tenait l’estomac me transperce maintenant la gorge et baigne mes yeux de larmes. Pas foutue de faire un truc correctement. Je loupe même ma môme. Je scrute malgré tout l’écran de contrôle sur lequel flotte cette masse difforme et frétillante, traversée par des flux rouges et bleus irréguliers. Je perds la notion du temps et soudain Monsieur K recueille dans ses bras notre bébé en sueur et en pleurs. Nos regards se tournent logiquement vers le médecin qui nettoie et range avec calme le matériel d’examen. Au milieu des cris de Jeanne, il me semble percevoir un Tout est O.K. 

Après trois demandes de confirmation, Vous en êtes certaine, on a plus besoin de revenir, même pas dans un an? Y a plus rien, tout est normal, parfait même?, et une brève mais sincère prosternation au pied de ce médecin, nous quittons l’hôpital sans demander notre reste. Une fois dans la voiture, l’ensemble de mes muscles se relâchent enfin. Inspirer, expirer, pleurer.

Ma fille n’a pas hérité de mon coeur pourri, mais seulement de mon caractère de cochon qui commence à poindre dans chacune de ses actions. Et là (mal)heureusement, pas de solution, pas d’opération.

P.S. Si le coeur vous en dit, vous pouvez soutenir l’association Mécénat Chirurgie Cardiaque, qui permet à des enfants défavorisés de venir en France pour être opérés lorsque les moyens techniques et financiers ne sont pas suffisants dans leur pays d’origine.

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